Le retour de la septième compagnie

On vous parlait déjà de ladite compagnie dans notre Bulletin de décembre. Force est de constater qu’elle revient plus en forme que jamais avec cette proposition de loi déposée par le groupe Les Démocrates, votée en chœur par la droite et l’extrême-droite et adoptée en première lecture à l’assemblée nationale le 26 mars dernier. Elle vise à dispenser un enseignement obligatoire « à la défense nationale et à la sécurité globale » dans tous les établissements du second degré afin (selon les mots de son rapporteur Christophe Blanchet) de « restaurer l’esprit de la défense » chez tous les élèves de la sixième à la terminale, celui-ci faisant sans doute cruellement défaut à tous ces jeunes saligauds individualistes, ainsi que de leur faire acquérir un « référentiel de compétences » et de connaissances en matière de «sécurité intérieure », « de menaces hybrides », de les sensibiliser aux « enjeuxde cybersécurité et de sécurité numérique», etc.. Attention, il ne s’agit pas du tout de militariser la jeunesse et la préparer à la guerre, mais seulement de « créer une cohésion nationale derrière nos militaires pour les soutenir en cas de guerre ». On suppose que cela devrait nous rassurer, mais à vrai dire on ne voit pas bien la différence. Apprendre à marcher au pas de l’oie, voilà qui devrait permettre aux élèves de surmonter leurs petites angoisses égoïstes devant l’avenir en « [faisant] nation ». Franchement c’est encore mieux que les cours de sophro dont nous vous parlions dans notre précédent bulletin !
Et le député-bidasse de nous rassurer derechef : cela ne coûtera pas un sou à l’éducation nationale (manquerait plus que ça !), mais se fera à moyens constants en mobilisant des « réservistes citoyens et opérationnels » (on est de plus en plus rassurés), en augmentant le nombre de classes de défense et de sécurité globale, et en développant les dispositifs « pédagogiques » existants. Tout ça pour la modique somme de 15 millions d’euros : pourquoi s’en priver ? D’autant qu’aucun nouveau cours ne sera créé (encore heureux) : il y aura des « clés d’entrée » pour chaque programme afin de permettre aux enseignants d’aborder ces questions si cruciales dans le cadre de leur discipline, car comme le dit si bien le deuxième classe Blanchet : «Peut-on parler de défense nationale en physique ? Évidemment, puisque ce sont des physiciens qui ont inventé la puissance nucléaire. L’étude de la vitesse de propulsion des missiles, de la sécurisation des réseaux électriques, c’est de la défense nationale. » Et d’appliquer cette brillante démonstration à toutes les disciplines. Voilà qui devrait aussi faciliter le travail des profs, leur procurer un peu de bien-être et surtout donner du sens à leur enseignement en leur permettant de dépasser la vision étriquée qu’ils en ont. On vous laisse apprécier la lecture de cette si enthousiasmante proposition de loi ici .
Le marché aux pigeons est ouvert!
Etudier aujourd’hui dans une école privée de management, ce n’est plus simplement suivre des études supérieures, c’est apprendre très tôt à devenir un bon gestionnaire de sa propre dette. Mais rassurez-vous, ce n’est pas un problème politique, ni le résultat de la marchandisation de l’enseignement supérieur, ni celui de frais de scolarité devenus absurdes. Non, si vous vous retrouvez à 22 ans avec 40 000 euros de prêt étudiant sur le dos et un bachelor douteux, c’est simplement que vous investissez dans votre avenir. D’ailleurs les écoles prennent grand soin de vous l’expliquer avec leurs magnifiques brochures glacées, leurs campus “internationaux”, leurs incubateurs de start-up, leurs open space colorés, leurs conférences LinkedIn avec des cadres dynamiques venus vous parler “leadership” et “agilité”. Ce qui compte vraiment, c’est votre employabilité : « tu feras partie des meilleurs ! ». Votre dette, elle, devient presque un détail de parcours, une étape normale vers la réussite.
À Rennes School of Business par exemple, le Programme Grande École dépasse désormais 46 000 euros de frais de scolarité hors logement, alimentation, transports, échanges internationaux, certifications obligatoires et autres petites dépenses annexes qui s’accumulent gentiment pendant que l’école vous explique que tout cela constitue un “investissement pour la carrière future”. Et puis après tout, l’école à des solutions proposées par des partenaires : les banques sont là pour vous aider à croire en vos rêves. Elles vous prêteront très volontiers 20 000, 30 000 ou 50 000 euros, parce qu’elles savent bien qu’un étudiant correctement endetté devient généralement un salarié très raisonnable qui saura faire allégeance et remercier. On accepte plus facilement les stages sous-payés, les CDD interminables, les horaires absurdes et les bullshit jobs quand il faut rembourser tous les mois. Mais attention, il ne faudrait surtout pas parler de sélection sociale. Les écoles privées adorent rappeler qu’il existe des bourses et des aides financières. Quelques milliers d’euros par-ci, par-là, pendant que les frais explosent tranquillement vers des niveaux anglo-saxons. Les étudiants des classes populaires, eux, comprendront vite qu’ils doivent surtout apprendre à travailler à côté des cours, compter chaque repas, survivre dans des logements précaires et vivre avec une angoisse financière permanente. Certains renoncent avant même l’inscription, d’autres s’effondrent discrètement en cours de route, mais tout cela reste invisible derrière les jolies campagnes de communication sur “l’excellence” et “l’ouverture internationale”. Sur Reddit, des étudiants racontent vivre avec moins de 20 euros une fois leur loyer payé tout en devant encore plusieurs milliers d’euros à leur école ; mais heureusement il reste toujours les ateliers bien-être, les événements networking et les séances de développement personnel pour apprendre à “gérer son stress”. Parce qu’évidemment le problème ce n’est jamais le système, ni cette transformation progressive de l’éducation en marché géant où les diplômes deviennent des produits financiers. Non, le problème c’est votre manque de résilience, votre mauvaise gestion émotionnelle ou votre incapacité à “sortir de votre zone de confort”. Ce qui compte aujourd’hui ce n’est plus d’étudier, c’est de devenir rentable.
Les écoles vendent moins des savoirs qu’un label, un réseau, une promesse de distinction sociale soigneusement emballée dans le vocabulaire du management contemporain. On ne forme plus des étudiants mais des porteurs de projet, des profils adaptables, des individus flexibles capables d’intérioriser très tôt que tout se paie, y compris le droit d’espérer un emploi qualifié. Et surtout ne soyez pas trop critiques : regardez comme tout cela est moderne, innovant, international, professionnalisant. La France, avec son modèle d’école publique, laïque, gratuite, résistait autrefois au modèle américain de la dette étudiante massive ; désormais elle l’importe discrètement à travers les business school privées tout en continuant à parler de méritocratie républicaine. Une méritocratie à 15 000 euros l’année, payable en plusieurs mensualités bien sûr. Car dans cette société-là, la dette n’est plus un accident ni même un problème : elle devient une pédagogie. Une manière d’apprendre très tôt à rester sage, flexible, compétitif et reconnaissant.
Un exemple parmi d’autre de cette intrusion de plus en plus fréquente du privé : il y a deux ans, au CA , un partenariat entre un établissement public, sans aucun doute innovant, du Maine et Loire et la Rennes school of business a été proposé au vote : un don de 400 euros au lycée en échange d’un peu de publicité gratuite en direction des élèves. « Qui est contre ? » ….pas de réaction… « Je vous remercie. » Et hop !
Les mauvais esprits ne pourront s’empêcher de remarquer que pour se faire acheter à ce prix-là, faut vraiment être désespéré. Ils auraient pu quand même demander plus !
Alléluia ! Les services informatiques entrent enfin dans l’ère de l’efficience !!
Alors que les phénix de nos contrées ne jurent que par le tout numérique, l’IA et le Dieu informatique, supposés améliorer notre travail, nous rendre plus performants et nous combler de satisfaction, vous apprendrez que quand, pour une fois, ça marche (pour nous), c’est que ça ne marche pas (pour eux).
En effet, dans cet environnement du « clic » et du code de confirmation, vous pensiez naïvement qu’un taux de satisfaction de 90% était salutaire ? Quelle erreur d’appréciation. Pour cette exception locale, La Région Pays de la Loire, financeur avisé et gestionnaire rigoureux, prend bien le temps de nous expliquer que non : 90%, c’est trop. Bien trop bien. Bien trop cher : bien trop de personnels de maintenance réseau. 70% de satisfaction suffiront largement !!
Rassurez-vous, la solution est déjà trouvée — et elle est même écrite noir sur blanc dans le beau livret glacé « La Région aux côtés des lycées » (octobre 2025) *, imprimé sur papier couché, avec de jolies photos de jeunes souriants. Le Service Numérique des Lycées y annonce fièrement vouloir « consolider la qualité de service » et « disposer d’une organisation efficiente et efficace ». Le mot « efficiente » fait tout le travail. Traduction de Raoul : « on ventile, on disperse, façon puzzle » les agents sur plusieurs établissements.
Car c’est bien ce que prévoit le document : une « expérimentation » lancée sur 3 des 7 secteurs dès l’année scolaire 2025/2026, où les anciens assistants techniques informatiques (ATI) — ceux qui connaissaient votre lycée, vos profs, vos salles, vos caprices de réseau — deviennent des « Techniciens Informatiques de Proximité » (TIP), dont la fiche de poste officielle précise qu’ils n’interviennent dans les établissements de leur zone « que ponctuellement, en cas d’absence d’un collègue ou pour des besoins de continuité de service ». La continuité de service est donc devenue, par définition administrative, une exception ponctuelle. C’est beau, non ?
Bien sûr, il ne faudrait pas parler de dégradation. On parle de « modernisation », d' »attractivité des métiers », de « bassin géographique ». On ne supprime pas des postes : on crée des « Techniciens Informatiques de Secteur » (TIS) qui viendront en renfort pour « certaines opérations techniques avancées ». Ce qui signifie concrètement : votre vidéoprojecteur tombera en panne un lundi matin, votre TIP sera dans un autre lycée à 30 kilomètres, et votre TIS viendra peut-être jeudi — après avoir « priorisé » les interventions à l’échelle du secteur.
Intermède du 27 mai 2026, une semaine avant les ECE : un gentil message nous apprend qu’« une problématique impacte actuellement certains systèmes d’information des lycées, et plus particulièrement les serveurs hébergeant les données pédagogiques » en nous assurant « être pleinement conscients du caractère sensible de cette période au regard des examens en cours ou à venir ». Mais tout va bien : toutes les équipes, en lien avec les prestataires de service, sont sur le pont et « pleinement mobilisées ». Ouf ! Nous voilà rassurés !
Et si votre imprimante tombe en panne pendant une épreuve ? Ce sera sans doute l’occasion de développer votre résilience numérique, votre agilité organisationnelle, votre capacité à sortir de votre zone de confort. Les ateliers bien-être au travail sont là pour ça.
Car dans cette logique-là, un agent épuisé qui parcourt les Pays de la Loire entre trois lycées n’est pas un problème humain. C’est une ressource efficiente, bien allouée, parfaitement optimisée. Les 30% d’usagers insatisfaits ? Une variable d’ajustement. Une cible atteignable.
Bienvenue dans l’école publique version tableau Excel et brochures novlangue de l’optimisation 6.0 !
* disponible en PDF sur donnees.paysdelaloire.fr, livret « La Région aux côtés des lycées », octobre 2025, pages 10-11, téléchargeable sur le site open data de la Région avec de jolies photos.
Le dindon d’or

Nous inaugurons ici notre nouvelle rubrique du dindon d’or destinée à célébrer toutes les âmes méritantes qui oeuvrent inlassablement au bien commun. Ce mois-ci, parmi les innombrables prétendants à cette célébration, c’est Marlène Schiappa que nous avons choisi de mettre à l’honneur, non seulement pour l’ensemble de son œuvre (dont les fonds Marianne ne sont qu’un exemple parmi d’autres), mais aussi, et plus particulièrement, pour son éblouissante prestation du 12 mai dernier dans une émission aussi addictive qu’instructive du Figaro TV : Bienvenue en Ile de France, au titre du jour évocateur « Réforme Affelnet, vers la fin du mérite ».
Sa défense de la situation indigne faite aux élèves des classes favorisée de l’Île de France suite à une réforme d’Affelnet (la procédure informatisée pour l’affectation des élèves de collèges dans les formations post-troisième) vaut le détour, et a en tout cas le mérite de la franchise (ou du cynisme et de l’indécence dans lesquelles se vautre de plus en plus ostensiblement la bourgeoisie). L’application donne en effet des points de bonification aux élèves venant d’établissements dont l’IPS (indice de positionnement social selon le jargon technocratique en vigueur) est bas (un établissement de pauvres, quoi) et demandant un établissement (parmi les cinq possibles) de leur secteur dont l’IPS serait plus élevé. On ne va pas aller jusqu’à se faire les promoteurs d’Affelnet, mais on peut voir dans cette réforme un début d’effort pour favoriser un peu de mixité sociale comme le reconnaissait d’ailleurs le représentant de la bien aimée PEEP présent sur le plateau. Las, cette bonification serait supérieure à celle liée aux résultats scolaires (qui ne devrait même pas exister). Las, mille fois las, il est des secteurs stratégiques à Paris où les miséreux côtoient (pas de trop près quand même) les riches, et peuvent en théorie prétendre à aller dans les mêmes lycées qu’eux (c’est le cas par exemple pour les lycées Chaptal et Condorcet), voire même les grand-remplacer sous prétexte qu’ils sont pauvres. Ah les salauds! Rendez-vous compte : la bonification est telle qu’un gueux, Ahmad à tout hasard, ayant dix de moyenne passerait devant François-Louis qui a, lui, 17 de moyenne. C’est vraiment la fin du mérite mon bon monsieur ! Et en plus ça va faire baisser les résultats et l’IPS de nos si beaux lycées parisiens. On n’est pu cheu nous !
Et Marlène Schiappa qui avait, par le passé, en bonne séparatiste qu’elle est, scolarisé ses enfants dans un établissement catholique du Mans, de pleurer sur sa fille à qui on « allait plonger la tête sous l’eau » en la faisant « aller dans un mauvais lycée parce qu’elle pouvait être le quota mixité sociale ». Mais Marlène, elle ne se bat pas juste pour sa pomme, elle lutte contre toutes les injustices faites aux riches, et donc elle plaint aussi tous ces parents qui se saignaient aux quatre veines pour assurer un avenir, loin des pauvres, à leurs chérubins en achetant un appartement dans le 8ème ou le 16ème afin de contourner tout à fait tranquillement, légalement et en toute bonne conscience, le système de la carte scolaire : cela ne servira désormais plus à rien. Le sixième arrondissement n’est même plus une safe place ! Et oui les pouilleux sont aux portes de ces beaux quartiers! Cessez de rire charmante Elvire, les gueux, euh-euh, euh-euuh sont entrés dans Paris et personne n’ose plus, le jour, affronter la racaille des boulevards.
Marlène nous explique qu’en plus le système est vraiment mal fait parce que « si votre mère est femme de ménage dans le sixième arrondissement de Paris ou si elle possède un triplex à Saint-Germain-des-Prés, vous avez le même indice de positionnement social » puisque l’IPS est lié à l’établissement et pas à l’élève lui-même… Eh Marlène tu crois vraiment que ta femme de ménage habite dans le même quartier que toi ?!!!
Et puis vraiment, «ce qui est fou c’est que vous avez des parents qui choisissent de vivre là et de payer des loyer très élevés à Paris parce qu’il y a une stratégie de se dire je fais le sacrifice de payer un loyer très cher. Je vais habiter dans le 8ème arrondissement, dans le 6ème, le 16ème, là où il y a de bons établissements pour que mes enfants aient une bonne scolarité (…) Et aujourd’hui, ces parents-là, (…) ils se sentent floués, ils disent : nous avons joué le jeu d’aller payer un loyer cher, nous surendetter pour (…) que nos enfants aient accès à une bonne scolarité et vous nous expliquez qu’on va avoir la double peine : on va payer le loyer très élevé, mais sans [et que je te lève les mains en fléchissant l’index et le majeur] « les avantages » qui allaient avec le loyer, c’est-à-dire une orientation dans de bons établissements ».
No comment ! Si, un, quand même : nous, ça nous donne une furieuse envie de ne pas le fléchir, le majeur.