A bas la sophro et le yoga,
Foin du Prozac et du Temesta!

Dans notre précédent BI, nous vous promettions de parler de la seconde violence : celle qui qui sert à dissimuler la première, sociale, qui nous est infligée par les différentes politiques qui saccagent nos conditions de travail et d’existence. Elle n’a l’air de rien, elle est doucereuse, prend les allures bienveillantes et paternalistes du management soi-disant humain et collaboratif et nous amène à ravaler nos réactions à chaque fois alors qu’on aurait toutes les raisons du monde de crier et de refuser. Bref, sa vraie fonction est de nous faire intérioriser la première et de l’accepter, quitte à la retourner contre nous.
Un problème au travail, un stress, une angoisse, un sentiment d’échec ou d’inutilité récurrent, une grosse fatigue, une colère qui menace de déborder ? Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas le monde tel qu’il va, la politique telle qu’elle est menée (la suppression massive de postes pour l’année 2026-2027, la multiplication des projets pipeaux, les injonctions contradictoires, l’intensification et la désorganisation des rythmes de travail, l’intrusion étouffante, déshumanisante et énergivore du numérique), ni le patron ou l’institution qui sont en cause, c’est juste vous qui êtes débordés, naturellement anxieux, ou mauvais esprit. Les élèves eux aussi sont maltraités : les différentes réformes, Parcoursup et le règne de la concurrence démultiplient leurs angoisses, et leur rend de plus en plus difficile de supporter l’école (ce qui après tout est un signe de bonne santé mentale).
D’ailleurs l’administration ou l’entreprise fera tout pour que vous alliez mieux, travailliez plus efficacement et surtout en bonne entente avec vos collègues et avec votre hiérarchie. Ce qui compte vraiment, c’est votre bien-être au travail. L’administration vous proposera, ainsi qu’aux élèves, de participer à des ateliers de sophrologie (« relaxe ton ton bac » Edgar, et ton métier Renée!), à réfléchir aux jolies couleurs dont on pourrait revêtir les murs des salles de classe ou du service, à « l’aménagement d’espaces plus apaisants » dits de « cocooning », à prendre soin d’eux etc., tout en continuant bien sûr à assurer dans leur boulot avec un engagement sans faille évidemment.
On leur proposera même des temps de concertation et de travail collaboratif (hors temps légal de travail, faut pas exagérer non plus) afin d’apprendre à travailler ensemble et dans l’harmonie. Et pourquoi pas se mettre en cercle et s’applaudir mutuellement avant de commencer le boulot à 6 heures du matin ainsi que des agents techniques et d’entretien ont été invités à le faire dans ce qui doit être certainement un des établissements pilotes de notre académie ? Le « care », c’est vraiment primordial quand on travaille avec de l’humain comme le répète souvent Geffray (non, pas Epstein, Edouard !) à ses collaborateurs et collaboratrices du service de l’appui au pilotage et des ressources. Et on ne doute pas qu’un beau jour un chef innovant finira par nous proposer des « fury-room » .
Ce qui importe c’est vraiment de « faire équipe pour cheminer ensemble » (vers où ??) à moins que ce ne soit de « cheminer ensemble pour faire équipe » ? On ne sait plus trop, mais en tout cas ça a l’air bien. Du moins si on ne se soucie plus d’avoir des conditions de travail décentes, et qu’on avale cette fumisterie de « bien-être au travail ». La leçon de l’histoire ? Fermez-là et gobez votre Temesta si les ateliers de yoga ne vous suffisent pas. Si vraiment ça ne va pas, prenez un arrêt maladie (on appelle ça du « burn-out » pour que vous sentiez bien que le problème c’est votre fragilité intrinsèque, et pas vos conditions de travail) pour ne pas gâcher l’ambiance avec vos idées noires et vos énervements. Allez, si quand-même, on vous autorise à faire grève et à manifester une fois par trimestre à l’appel de vos syndicats préférés. Faut pas croire, au département RH du ministère, on les aime bien aussi, ils font office de fury-room (mais sans la fury), on fait beaucoup de travail collaboratif avec eux (pardon, on voulait dire dialogue social). Mais attention à ne pas aller plus loin que cela si vous ne voulez pas passer pour un vilain anti-social !
Alors oui quand nos conditions de travail (quel gros mot) sont ainsi dégradées, face à toute cette bienveillance dégoulinante, il nous est difficile d’opposer une résistance, d’exprimer une révolte ou une colère. Contre qui ou quoi au juste ? Il n’y a pas d’ennemi, mais seulement des gens qui veulent notre bien. Il y a bien une violence, liquide, pour ainsi dire, qui nous est faite, que nous nous infligeons en nous laissant prendre à ce piège gluant du dialogue social et du management « humain ».
D’Ecolhuma tu te garderas
Ils s’appellent Véronique, Romain, Natasha, Prune, Yannick, etc…, ils sont beaux (pas tous, mais enfin c’est une affaire de goût) , ils sont jeunes (tout est relatif), ils sont souriants et sentent bon le sable chaud. Ils viennent de tous les horizons : de l’économie sociale et solidaire, de l’agro-alimentaire, du milieu associatif, du «marketing digital», avaient fondé des «concept store associant restauration végétale et yoga » (y en a même quatre ou cinq qui étaient enseignants ou ont fait semblant). Ils ont fait Science Po, l’Essec, de la «permaculture humaine» ou un master de business, de la psychologie cognitive, de «l’innovation sociale». Qu’ont-ils donc tous en commun? Et bien, ils ont tous à cœur de donner un sens à leur vie et sont devenus des philanthropes qui ne veulent que notre bien-être et celui des élèves (parce qu’un prof à l’aise dans ses Birkenstock, c’est un élève qui réussit, c’est bien connu) et ils travaillent (pardon ils œuvrent) pour une école humaine, inclusive, au service de la grande communauté humaine et de la réussite de chacun·e·s·x·+·ou·- : ce sont les acteurs et les visages de l’éducation de demain à Ecolhuma et il se pourrait bien qu’ils débarquent un jour dans votre établissement (si ce n’est déjà fait) comme ils l’ont fait en fin d’année dernière dans un lycée de la Sarthe.
Ecolhuma? Keskesekesa? Ben enfin, c’est une «association philanthropique» (on vous l’a déjà dit, faut suivre) qui est «leader dans l’accompagnement des professionnels de l’éducation» et dont le noble but est «de soutenir les enseignants et chefs d’établissement, pour faciliter la réussite des 12 millions d’élèves en France, notamment à travers différents dispositifs d’accompagnement, en ligne ou en présentiel.». Et comme ce ne sont pas de petits joueurs comme les profs, eux, il veulent la révolution, le changement à grande échelle grâce, notamment, à «l’ingénierie pédagogique», au merveilleux «levier du numérique», à «l’e-learning». Tout ça afin de «faire le pont entre les acteurs de terrain et les décideurs éducatifs.» et «d’accompagner enseignants, cadres et formateurs dans le développement de leurs potentiels». Bon, on arrête là avec la novlangue qu’ils utilisent sans se lasser, et peut-être même en y croyant. Si vous en voulez plus, allez voir sur leur site, nous, les sucreries, ça nous file des caries.
Ils prétendent intervenir auprès des enseignants afin de les former au «travail collaboratif», de leur permettre de développer des pédagogies soi-disant alternatives et innovantes (vu que ça vient d’experts en «ingénierie pédagogique» comme ils disent, c’est que ça doit être vrai), préconisent de multiples réunions pour mieux échanger, dialoguer, se comprendre, travailler en équipe. Parce que c’est scientifiquement prouvé (d’après une «méta-analyse» d’un certain John Hattie) un prof bien accompagné et bien formé (par eux, hein, puisque l’éducation nationale est incompétente) c’est 30% de la réussite des élèves. Tiens z’ont dû oublier une vague histoire de classe sociale… Et last but not least, un très bon chef d’établissement peut améliorer les résultats de ses élèves de 10% à 20% (d’après une «étude» canadienne). Comme ce sont de vrais professionnels, ils ont réalisé une «analyse d’impact» auprès de 1200 enseignants (la vache, c’est un nombre impressionnant ça), et elle montre que Ecolhuma, c’est exactement comme la crème anti-rides (pardon le soin anti-âge) enrichie aux peptides actifs de L., ça a une triple action en profondeur :
- « Le sentiment d’efficacité personnelle des enseignants accompagnés par ÊtrePROF augmente deux fois plus vite par rapport à ceux qui n’en bénéficient pas. Cela représente un gain de trois années d’expérience en un an en moyenne.
- Les enseignants accompagnés par ÊtrePROF collaborent trois fois plus par rapport aux enseignants non-accompagnés.
- Un élève dont l’enseignant consulte ÊtrePROF va gagner l’équivalent d’une heure d’apprentissage par semaine.»
On voulait arrêter de les citer, mais faut bien reconnaître qu’on n’a pas les mêmes talents littéraires et conceptuels…
Bien sûr tout ça suppose de vous plier collectivement à leurs préconisations. Un contrat est d’ailleurs signé avec l’établissement, engageant chacune des deux parties. Mais vous aurez ainsi la joie de pouvoir bosser avec le sourire, tout en participant régulièrement à des exercices ou à des ateliers plus qu’instructifs : marcher deux par deux dans la cour de récréation en échangeant sur vos vacances ou tout autre sujet, puis changer de partenaire au claquement de mains de Romain, et continuer jusqu’à ce que vous rentriez vraiment en communication avec l’autre et que vous vous ouvriez à lui; ou encore sur une feuille A3 très joliment décorée, vous pourrez à la fin de l’année résumer, en un mot à chaque fois, votre ressenti positif et négatif (pas plus d’un mot hein, ça pourrait devenir trop précis), les différentes feuilles ainsi remplies avec lesdits ressentis étant ensuite affichées dans la salle afin que chacun puisse rentrer en résonance affective avec ses collègues (on ne vous parle pas du jeu de chaises musicales, on n’a pas eu la patience de rester jusqu’au bout). Vous reconnaîtrez bien là le discours et les méthodes de ce management de plus en plus envahissant dont nous parlions précédemment, management qui tout en vous promettant, haili hailo, la joie dans le boulot, a en plus un double mérite aux yeux de ses promoteurs : repérer les brebis galeuses et les mauvais esprits refusant de se plier à l’exercice, et également soumettre les autres en les faisant passer sous les fourches caudines de ces petits exercices d’humiliation.
On a failli oublier une dernière chose : si vous inquiétez du coût de cet accompagnement ainsi sous-traité à cette officine, rassurez-vous, c’est gratuit! On vous le répète, ce sont des philanthropes. Mais comment donc peuvent-ils donc financer tout ça? Ben, grâce à de généreux «fellows» donateurs et mécènes et à des fondations dont vous trouverez la liste sur leur site. Mais on peut se faire plaisir et en citer quelques-unes : la fondation de France, les fondations CNP, Total énergies, Groupama, d’autres moins connues, comme par exemple la fondation alpha oméga (créée par Maurice Tchénio, homme d’affaire millionnaire et « pionnier du capital-investissement en France » selon notre journal favori, Décideurs magazine, bref un agent du capitalisme financier et actionnarial), ou encore la fondationAshoka (un budget annuel de 42 millions de dollars, et des partenaires aussi prestigieux et désintéressés que Capgemini, Cartier, Bettencourt, Mc Kinsey, Rothschild, Veolia, etc. : pour en savoir plus vous pouvez lire cet article de blog), toutes investissant dans l’éducation, et grenouillant notamment dans «l’e-learning» et le «micro-learning», parce qu’au-delà du jargon humaniste fumeux, il s’agit d’un marché bien juteux. Donc non, ce n’est pas gratuit, puisque c’est financé sur notre dos par la défiscalisation opérée par des grandes familles ou des groupes qui s’ingèrent ainsi dans un service public (d’ailleurs Ecolhuma intervient aussi auprès de Canopé comme le signale incidemment un article du café pédagogique) et contribuent à y répandre les méthodes de management du privé. Mais comme le disait la si sympathique Véronique en provenance de l’agro-alimentaire, la main sur le cœur, mais non, non, croix de bois , croix de fer, si je mens je vais en affaire (euh non, en enfer), nous sommes certes financés par des fonds privés, mais nous avons, plus que tout, l’intérêt général chevillé au corps.
On appréciera d’autant plus l’ironie que cet argent échappant ainsi à l’impôt pourrait servir à financer le service public, mais bon, on est mauvais esprit.
Parce que c’est bien aussi de voir que les autres en bavent
Depuis le début de l’année 2026, les syndicats de la SNCF ont comptabilisé 11 suicides liés au travail, dont un certain nombre se sont produits sur les lieux de travail, ou sur les emprise du ferroviaire (lorsque par exemple un cheminot se jette sous un train). Cette vague de suicide, qui rappelle étrangement celle qui a donné lieu au procès de dirigeants de France Télécom/Orange (dont le très humain Didier Lombard, qui n’avait pas hésité à parler, avec la délicatesse qui caractérise ces gens, d’une «mode»), n’a pas commencé brutalement cette année, mais ses débuts remontent à peu près aux années 2005-2006 (au même moment à peu près que ceux à France Télécom) et elle a été mise sous l’étouffoir par le pdg de l’époque Guillaume Pépy avec notamment les mêmes techniques de déresponsabilisation de l’entreprise et le même vocabulaire du management qui sévit aujourd’hui partout y compris comme on l’a dit dans l’éducation nationale : RPS (risques psycho sociaux), mise en place d’un observatoire de la QVT (qualité de vie au travail), sondages effectués par des officines souvent privées auprès des agents pour mesurer cette fameuse QVT et s’enquérir avec souci de leur ressenti et de leur bien-être (tiens, tiens on en voit passer régulièrement des questionnaires du même type sur nos boites pro), avec « benchmark » à l’appui (si vous savez pas ce que c’est, vous êtes vraiment des looser et on devrait vous virer sur le champ), etc. .Manière de faire semblant de prendre en main le problème et que rien ne puisse être reproché à l’entreprise.
Dans le même temps pourtant, et parallèlement à la diffusion de ces éléments de langage visant à euphémiser la souffrance au travail et à récuser tout lien possible avec l’organisation du travail, la SNCF a arrêté en 2011 d’informer les OS sur les suicides dont elle avait connaissance. Parce que c’est bien connu, si on n’en parle pas, c’est que ça n’existe pas. La vague de suicide s’est donc développé à bas bruit et les accidents du travail se sont multipliés au point qu’en 2017 les syndicats comptabilisaient par leurs propres moyens 57 suicides. Pour l’année 2025, ils ont pu avoir connaissance d’au moins une dizaine de suicides ou de tentatives de suicides (dont l’un après l’entretien individuel annuel…).
Mais bien sûr cela n’a strictement rien à voir par exemple avec le démantèlement de l’activité fret, avec l’ouverture à la concurrence à marche forcée depuis 2018, ni avec les restructurations incessantes, les externalisations croissantes, le licenciement, ou le déplacement de dizaines de milliers de cheminots qui sont forcés de changer de métier et transférés dans des filiales. Non, non, la direction assure que les choses sont beaucoup plus complexes que cela, qu’il est beaucoup trop difficile d’établir un lien entre ces «tristes évènements» tant les profils des agents sont différents, et tant les causes de ces suicides sont multifactorielles (manière de dire : c’est pas nous, c’est pas nous, c’est la faute aux salariés, à leur existence personnelle, à leur fragilité, à leurs pathologies diverses et variées, à leur mauvais hygiène de vie, à leur incapacité à bien s’entourer, on en passe et des meilleures). Pourtant nous, bêtement, on voit bien un énorme point commun entre tous ces morts : ils travaillaient tous à la SNCF… Mais on doit être trop c…. par rapport à l’intelligence raffinée de l’aigle pantouflard Jean Castex, lequel, par l’entremise de ses sous-fifres a fait part, avec encore le même vocabulaire inclusif et si bienveillant, de la très grande tristesse de la direction et de l’ensemble de la «famille cheminote» (ça ferait quand même bien iech d’avoir Jean dans sa famille). Et ne manque pas d’annoncer la mobilisation des services RH, sociaux et médicaux et forcément l’inévitable déploiement d’une cellule d’accompagnement psychologique. Tout ça n’est, bien sûr, pas violent.
Et puis comme on n’arrête pas le capitalisme et que la souffrance est un marché comme un autre, cette attention si bienveillante pour le bien-être des salariés a permis le recours croissant à des consultants RH mercenaires (ça doit être les mêmes qu’à Ecolhuma, mais au moins ils ne se font pas passer pour des philanthropes) vendant à l’entreprise des prestations-concepts normalisées d’accompagnement ou de prévention, tout en évitant bien sûr de mettre le doigt là où ça mal : le management du capitalisme libéral.
Courrier des lecteurs

Nous avons encore reçu des centaines de courriers de lecteurs si enthousiasmés par la lecture revigorante de notre bulletin qu’ils nous suppliaient de procéder à leur désabonnement. D’un côté, il faut bien le dire ça nous rassure : c’est rarement bon signe de faire l’unanimité (ira-t-on jusqu’à dire que le syndicat se renforce en s’épurant?). D’un autre, même si on comprend bien que chez beaucoup de collègues dans l’éducation nationale, il peut y avoir confusion, nous sommes un syndicat (même si on n’a pas une adoration folle de ce que les syndicats sont, ou sont devenus), pas un magazine comme Télérama ou les Inrockuptibles, et on ne s’abonne pas à un syndicat : donc, par déduction, celui-ci n’a pas de service dédié, comme les magazines de gôche précités, pour vous accompagner avec bienveillance dans cette démarche si pénible et douloureuse de désabonnement….
La procédure de désinscription ne dépend absolument pas de nous, mais rassurez-vous, elle est tout à fait simple. Toutefois, comme nous avons décidément mauvais esprit, nous ferons preuve de pédagogie et vous laisserons vous débrouiller comme des grands.